1. Le chemin de l’extinction

 

La sécheresse durait maintenant depuis dix millions d’années et le règne des terribles lézards avait depuis longtemps pris fin. Ici, à l’Équateur, sur le continent que l’on appellerait un jour l’Afrique, la lutte pour l’existence avait atteint un nouveau sommet dans la férocité, et le vainqueur n’était pas encore connu. Dans ce territoire aride et désolé, seul le plus petit, le plus rapide ou le plus puissant pouvait croître et espérer survivre.

Les hommes-singes du désert n’étaient rien de tout cela. Ils ne croissaient pas. En fait, ils étaient bien près de s’éteindre.

Une cinquantaine d’entre eux occupaient une série de cavernes au-dessus d’une petite vallée calcinée où courait un ruisseau alimenté par la fonte des neiges des montagnes, à deux cents milles au nord. Durant la mauvaise saison, le ruisseau était complètement asséché et la tribu vivait avec la soif.

La tribu avait toujours faim et, maintenant, c’était la famine.

Lorsque la première lueur de l’aube filtra dans la caverne, Guetteur de Lune vit que son père était mort durant la nuit. Il ignorait que l’Ancien était son père car un tel rapport dépassait sa compréhension mais, en contemplant le corps émacié, il ressentit un obscur malaise qui était l’ancêtre de la tristesse. Déjà les deux bébés geignaient de faim, mais ils se turent quand Guetteur de Lune poussa un grognement. L’une des mères grogna en réponse, défendant la progéniture qu’elle ne pouvait nourrir. Guetteur de Lune n’eut pas la force de la punir de son insolence.

Il faisait maintenant assez clair pour quitter la caverne. Guetteur de Lune saisit le cadavre recroquevillé et le traîna au-dehors, courbé sous l’effort. Puis il le jeta sur son épaule et se redressa. Il était le seul animal au monde qui en fût capable. Au sein de sa race, Guetteur de Lune était presque un géant. Il mesurait près d’un mètre soixante et son poids, en dépit de la famine, approchait des cinquante kilos. Son corps musculeux et velu était à mi-chemin entre celui de l’homme et celui du singe, mais sa tête, cependant, était plus proche de celle de l’homme. Le front était bas et les arcades sourcilières prononcées, mais déjà les gènes de Guetteur de Lune recelaient la forme de l’humanité à venir. Et comme il contemplait le monde hostile du Pléistocène, il y avait dans son regard quelque chose qui transcendait le singe. Au fond de ses yeux sombres et profondément enfoncés s’éveillait la connaissance, la première manifestation d’une intelligence qui ne pourrait s’affirmer avant des siècles, si elle ne s’éteignait pas d’ici là.

Il n’y avait aucun signe de danger et Guetteur de Lune entreprit de dévaler la pente presque verticale, à peine gêné par son fardeau. Comme s’ils n’avaient attendu que ce signal, les autres membres de la tribu surgirent de leurs refuges, plus bas dans la falaise, et se hâtèrent vers les eaux boueuses du ruisseau.

Guetteur de Lune examina la vallée en quête des Autres mais n’en vit nulle trace. Sans doute n’avaient-ils pas encore quitté leurs cavernes. À moins qu’ils ne fussent déjà en route. Mais, comme ils étaient invisibles, il les oublia. Il ne pouvait réfléchir à plus d’un problème à la fois. D’abord il lui fallait se débarrasser de l’Ancien. Cela ne demandait pas grande réflexion. Cette saison, il y avait eu beaucoup de morts, dont un dans sa propre caverne. Il lui avait suffi de déposer le cadavre là où il avait laissé le nouveau-né, à la dernière lune. Les hyènes s’étaient chargées du reste. Déjà elles attendaient, à l’endroit où la petite vallée se fondait dans la savane, comme si elles savaient que Guetteur de Lune devait venir. Il abandonna le corps sous un petit buisson – les ossements avaient disparu – et se hâta de rejoindre la tribu. Plus jamais il ne repenserait à son père.

Ses deux compagnes, les adultes des autres cavernes ainsi que la plupart des jeunes étaient occupés à chercher leur subsistance plus loin dans la vallée, entre les arbres desséchés. Ils étaient en quête de baies, de feuilles, de racines tendres et d’aubaines amenées par le vent, tels que petits lézards et rongeurs. Seuls les bébés et les plus vieux ou les plus faibles demeuraient dans les cavernes. À la fin de la journée, s’il restait suffisamment de nourriture, ils pourraient manger. Sinon, très bientôt, les hyènes en profiteraient à nouveau.

Guetteur de Lune ne gardait pas le souvenir du passé et il n’aurait pu comparer un moment à un autre, mais la journée était bonne. Il avait découvert une ruche dans une souche et joui ainsi de la plus douce gourmandise que son peuple pût connaître. Dans le jour déclinant, tandis qu’il ramenait le groupe vers ses demeures, il se léchait encore les doigts de temps en temps. Bien sûr, il avait également récolté un nombre appréciable de piqûres, mais il y avait à peine prêté attention. Il était maintenant aussi proche de la satiété qu’il lui était possible de l’être car, s’il avait encore faim, il ne ressentait plus aucune faiblesse. C’était là tout ce à quoi un homme-singe pouvait aspirer.

La satisfaction qu’il éprouvait disparut lorsqu’il atteignit le ruisseau. Les Autres étaient là. Ils étaient là chaque jour mais cela ne changeait rien. Ils étaient une trentaine et l’on n’aurait pu les distinguer des membres de la tribu de Guetteur de Lune. En le voyant approcher, ils commencèrent à agiter les bras et à danser au bord du ruisseau en poussant des cris aigus. La tribu de Guetteur de Lune leur répondit. Et ce fut tout. Si les hommes-singes se battaient souvent, il en résultait rarement des blessures graves. Ils ne possédaient ni griffes ni crocs et ils étaient trop bien protégés par leur toison pour se faire beaucoup de mal. De toute façon, ils n’avaient pas d’énergie à gaspiller. Les cris et les menaces suffisaient amplement à exprimer leur point de vue.

La démonstration se poursuivit durant cinq minutes, puis cessa aussi rapidement qu’elle avait commencé et chacun put boire son content d’eau bourbeuse. L’honneur était sauf : chaque groupe avait hautement revendiqué ses droits territoriaux. Cet important devoir accompli, la tribu s’éloigna au long de la berge. La nourriture la plus proche se trouvait à plus d’un mille des cavernes et la tribu devait la partager avec de grands animaux proches des antilopes qui toléraient difficilement la présence des hommes-singes. Il était impossible de les affronter car ils arboraient sur le front de redoutables cornes, armes naturelles dont les hommes-singes ne disposaient pas.

Guetteur de Lune et ses compagnons luttaient contre les morsures de la faim en croquant des baies, des fruits et des feuilles. Et à leur portée, luttant pour le même besoin, se trouvait plus de nourriture qu’ils n’en pourraient jamais absorber. Pourtant, ces tonnes de chair succulente qui s’ébattaient dans la savane, entre les buissons, n’étaient pas seulement au-delà de toute atteinte des hommes, mais au-delà de leur imagination. Lentement, au milieu de l’abondance, ils s’enfonçaient dans la famine.

La tribu regagna les cavernes sans incident, aux dernières lueurs du jour. La femelle blessée gémit de contentement lorsque Guetteur de Lune lui donna la branche couverte de baies qu’il avait ramenée. Elle se mit à dévorer avec avidité. C’était bien peu mais cela lui permettrait de survivre jusqu’à ce que la blessure que lui avait infligée le léopard fût guérie et qu’elle pût chercher elle-même sa subsistance.

La pleine lune se levait sur la vallée et un vent glacé soufflait depuis les montagnes lointaines. Cette nuit, il ferait froid, mais le froid, tout comme la faim, n’était pas vraiment une menace : il faisait partie de l’existence.

Guetteur de Lune bougea à peine lorsqu’il perçut les cris aigus qui montaient des cavernes du bas et résonnaient entre les falaises. Il sut exactement ce qui se passait bien avant d’entendre les rugissements du léopard. Tout en bas, dans les ténèbres, le vieux Cheveux Blancs et sa famille luttaient et mouraient. Pas un instant il ne vint à l’idée de Guetteur de Lune qu’il pouvait les aider. La dure logique de la survivance avait imposé des règles, et pas une voix ne s’éleva de la falaise. Les cavernes épargnées demeuraient silencieuses.

Le tumulte prit fin. Guetteur de Lune put entendre traîner un corps au-dehors. Cela ne dura que quelques secondes, puis le léopard assura sa prise et ne fit plus le moindre bruit en emportant sa proie entre ses mâchoires. Pour la tribu, il n’y aurait aucun danger pendant un jour ou deux. Mais d’autres ennemis continueraient de rôder au loin, profitant de la froide clarté du Petit Soleil. Les cris parvenaient parfois à repousser les agresseurs de petite taille si l’on était averti à temps de leur approche.

Guetteur de Lune rampa jusqu’à l’extérieur, grimpa sur un gros rocher proche de l’entrée et s’accroupit pour observer la vallée… De toutes les créatures qui avaient jamais vécu sur Terre, les hommes-singes étaient les premiers à contempler la lune en face. Et, bien qu’il ne pût s’en souvenir, Guetteur de Lune, dans sa prime jeunesse, avait souvent tendu la main pour essayer de toucher cette face fantomatique qui errait au-dessus des collines. Jamais il n’y était parvenu et, à présent, il était assez âgé pour en comprendre la raison : il fallait avant tout trouver un arbre suffisamment haut.

Parfois il regardait la vallée, parfois il regardait la lune, mais il ne cessait jamais de tendre l’oreille aux bruits nocturnes. Il s’assoupit une ou deux fois, mais il était constamment en alerte et le son le plus ténu l’éveillait aussitôt. Il avait atteint l’âge avancé de vingt-cinq ans mais il possédait encore toutes ses facultés. Si sa chance persistait, s’il évitait les accidents, les maladies, les fauves et la famine, il pouvait espérer vivre encore une dizaine d’années.

La nuit s’écoula, froide et claire, sans autre alerte, et la lune s’éleva lentement entre des constellations équatoriales qu’aucun œil humain ne connaîtrait jamais. Au fond des cavernes, entre le sommeil et l’attente angoissée, naissaient les cauchemars des générations à venir. Et par deux fois, montant au zénith pour redescendre à l’orient, un point de lumière plus brillant que n’importe quelle étoile passa lentement dans le ciel.

 

 

2. Le nouveau rocher

 

Tard cette nuit-là, Guetteur de Lune s’éveilla soudain. Fatigué par les efforts du jour, il avait dormi plus profondément qu’à l’accoutumée. Pourtant, au premier et infime grattement qu’il perçut dans la vallée, il fut instantanément en alerte. Il se redressa dans l’obscurité fétide de la caverne et sonda la nuit. La peur s’infiltra en lui. Jamais il n’avait entendu un tel son. Pourtant, il avait presque deux fois l’âge que n’importe quel membre de sa race pouvait espérer atteindre. Les grands chats approchaient en silence et seuls le craquement occasionnel d’une brindille ou un éboulis pouvaient les trahir. Mais le bruit que percevait Guetteur de Lune était comme un broiement continu qui se faisait plus fort d’instant en instant. On eût dit que quelque énorme animal se déplaçait dans la nuit sans essayer de se dissimuler et en ignorant tous les obstacles. Guetteur de Lune reconnut le bruit d’un buisson déraciné. Les éléphants et les dinothères arrachaient parfois les buissons, mais d’ordinaire ils se déplaçaient aussi silencieusement que les félins.

Il y eut alors un son que Guetteur de Lune n’aurait pu identifier, car jamais nul ne l’avait entendu dans toute l’histoire du monde : le claquement du métal contre la pierre.

Et lorsque Guetteur de Lune entraîna la tribu vers le ruisseau dans la clarté du matin, il se trouva devant le Nouveau Rocher. Il avait presque oublié ses effrois de la nuit, car, après les premiers bruits, il ne s’était plus rien produit. Aussi n’associa-t-il même pas cette chose étrange avec le danger ou la peur. Après tout, il n’y avait en elle rien d’inquiétant. C’était un bloc rectangulaire, trois fois haut comme Guetteur de Lune mais assez étroit pour qu’il pût l’étreindre. Il était fait de quelque matériau absolument transparent et il n’était vraiment visible que lorsque le soleil luisait sur ses arêtes. Guetteur de Lune n’avait jamais vu de glace ni d’eau claire et il ne pouvait comparer la chose à aucun objet naturel. Elle était plutôt attirante et bien qu’il manifestât une sage méfiance envers tout ce qui était nouveau, il tendit la main et rencontra une surface froide et lisse. Après quelques minutes d’intense réflexion, il en arriva à une explication brillante : la chose était un rocher qui avait dû pousser pendant la nuit. Beaucoup de plantes apparaissaient ainsi, des choses blanches et charnues pareilles à des cailloux qui semblaient surgir du sol en l’espace d’une nuit. Bien sûr, elles étaient petites et rondes alors que cette chose était haute avec des arêtes aiguës mais, plus tard, des philosophes plus importants que Guetteur de Lune affronteraient d’aussi troublantes exceptions à leurs théories.

Ce remarquable exemple de réflexion abstraite conduisit Guetteur de Lune, après trois ou quatre minutes, à une déduction qu’il entreprit de vérifier sur-le-champ. Les choses-plantes blanches et rondes étaient bonnes à manger (quoique certaines d’entre elles fussent parfois la cause de douleurs violentes)… Cette nouvelle chose, peut-être ?…

Quand il l’eut léchée et mordillée plusieurs fois, Guetteur de Lune perdit ses illusions. Il n’y avait rien de comestible là-dedans. Aussi, en bon homme-singe, poursuivit-il sa route vers le ruisseau, oubliant complètement le monolithe de cristal tandis que, comme chaque jour, il hurlait après les Autres.

Ce fut une mauvaise journée. La tribu dut s’éloigner de plusieurs milles et l’une des femelles les plus frêles s’évanouit dans la terrible chaleur de midi, loin de tout refuge possible. Ses compagnons se rassemblèrent autour d’elle, gémissant et grognant en signe de sympathie mais sans pouvoir rien faire. S’ils avaient été moins épuisés, ils auraient pu l’emporter avec eux, mais ils n’avaient pas assez d’énergie pour de tels actes de bonté. Ils abandonnèrent la femelle à son sort. Lorsqu’ils repassèrent au même endroit, le soir, sur le chemin du retour, ils ne retrouvèrent pas un os.

Dans l’ultime clarté du jour, jetant des regards anxieux autour d’eux, ils burent en toute hâte et remontèrent vers les cavernes. Ils étaient encore à plus de cent mètres du Nouveau Rocher quand le son se fit entendre.

Il était à peine audible, mais ils se figèrent sur place, la mâchoire pendante. La vibration qui émanait du cristal se répétait sur un mode obsédant, hypnotisant tous ceux qui approchaient. Pour la première fois un son rythmé retentissait sur l’Afrique. Il ne s’en ferait plus entendre avant trois millions d’années.

La pulsation devint plus forte, plus insistante. Les hommes-singes se mirent en marche comme des somnambules. Parfois, ils esquissaient des pas de danse comme si leur sang répondait à des rythmes que leurs descendants ne créeraient pas avant bien des siècles. Subjugués, ils se regroupèrent autour du monolithe, oubliant les souffrances de la journée, les périls du crépuscule et la faim qui leur tenaillait le ventre.

Le battement se fit plus intense, la nuit plus dense. Et comme s’étendaient les ombres, comme refluait la lumière, le cristal se mit à luire.

Tout d’abord il perdit sa transparence et une luminescence pâle et laiteuse se diffusa à l’intérieur. Des formes fantomatiques, envoûtantes et floues jouèrent dans ses profondeurs et à sa surface. Elles se fondirent en barres de lumière et d’ombre avant de former des motifs enchevêtrés qui, lentement, commencèrent à tourner sur eux-mêmes.

Et, comme le rythme s’accélérait, les roues de lumière le suivirent, de plus en plus vite. Totalement hypnotisés, à présent, les hommes-singes assistaient bouche bée au stupéfiant ballet de lumières. Déjà, ils avaient oublié leur instinct et les leçons de toute une vie. Jamais un seul d’entre eux ne serait resté loin des cavernes à une heure aussi avancée. Dans les buissons alentour, les créatures de la nuit observaient, attendaient.

Les roues de lumière commençaient à se confondre et leurs rayons fusionnaient en raies lumineuses qui s’éloignaient lentement en tournant sur leur axe. Elles se séparaient, deux par deux, et les faisceaux de lignes qui se formaient alors commençaient à osciller tandis que se modifiait lentement leur angle d’intersection. De fantastiques formes géométriques naissaient et mouraient tandis que se formaient et se scindaient les scintillants réseaux sous le regard des hommes-singes fascinés, prisonniers du cristal de lumière.

Ils ne pouvaient savoir que leur esprit était sondé, leur corps examiné, leurs réactions étudiées et leur potentiel évalué. La tribu tout entière resta encore longtemps prostrée en un tableau immobile, comme pétrifiée. Puis l’homme-singe qui se trouvait le plus proche du monolithe reprit vie, soudain. Il ne changea pas de position, mais son corps perdit de sa rigidité et s’anima comme une marionnette mue par des fils invisibles. La tête tourna de droite à gauche. La bouche s’ouvrit et se referma. Les mains se joignirent, s’ouvrirent. Puis il se pencha en avant, arracha un long brin d’herbe et essaya de former un nœud de ses doigts maladroits. On eût dit un être possédé luttant contre l’esprit ou le démon qui contrôlait son corps. Il avait du mal à respirer et ses yeux étaient pleins de terreur tandis qu’il s’efforçait de faire exécuter à ses doigts des gestes nouveaux. Mais il ne réussit qu’à briser le brin d’herbe et, comme les débris retombaient doucement vers le sol, la puissance qui le dominait reflua et, de nouveau, il fut immobile.

Un nouvel homme-singe s’éveilla et fit les mêmes gestes. Il était plus jeune, plus adaptable. Il réussit là où son aîné avait échoué. Sur la planète Terre, le premier nœud fut noué…

D’autres firent des choses bien plus étranges. Certains, tendant les mains, essayèrent de joindre les doigts. D’abord les yeux ouverts, puis avec un œil fermé. D’autres contemplèrent au sein du cristal des figures qui se divisaient sans cesse jusqu’à ce que les lignes se fondent en une brume grise. Et tous percevaient des sons isolés et purs, de différentes intensités, qui descendaient rapidement au-dessous du seuil d’audibilité.

Quand vint le tour de Guetteur de Lune, il ne ressentit qu’une peur légère. Il était surtout contrarié de voir ses muscles et ses membres obéir à des ordres qui ne venaient pas de lui.

Sans savoir pourquoi, il se baissa et ramassa une petite pierre. En se redressant, il vit qu’une image nouvelle s’était formée dans le cristal. Les réseaux et les figures mouvantes avaient disparu, remplacés par une série de cercles concentriques entourant un petit disque noir.

Obéissant aux ordres silencieux qui parvenaient à son cerveau, il lança la pierre d’un geste maladroit et manqua la cible de plusieurs centimètres.

« Encore », fit la voix dans sa tête. Il chercha autour de lui, trouva une autre pierre, la lança. Le monolithe fit entendre un son cristallin.

Au quatrième essai, il ne manqua le disque noir au centre que de quelques centimètres. Une sensation de plaisir quasi sexuel envahit son esprit. Puis le contrôle se relâcha. Il ne ressentit plus aucune impulsion et se contenta de demeurer immobile et d’attendre.

L’un après l’autre, les membres de la tribu étaient possédés. Certains réussissaient, mais la plupart échouaient dans les tâches qui leur étaient assignées. Selon le cas, ils éprouvaient ensuite un spasme de plaisir ou de douleur.

À présent, une clarté uniforme avait envahi le grand bloc qui se détachait comme un rectangle de lumière sur le fond noir de la nuit. Les hommes-singes secouèrent la tête comme au sortir du sommeil et ils reprirent leur marche vers les cavernes sans jeter un regard en arrière ni s’interroger sur l’étrange lumière qui les guidait vers leurs demeures et, par-delà un avenir encore inconnu, vers les étoiles.

 

 

3. L’académie

 

Quand ils ne furent plus soumis à l’influence du cristal, quand leurs corps eurent cessé de lui obéir, Guetteur de Lune et les siens ne gardèrent pas le moindre souvenir de ce qu’ils avaient vu. Le lendemain, en partant pour leur quête quotidienne de nourriture, ils passèrent à proximité sans réagir : il faisait désormais partie du décor de leur existence. Ils ne pouvaient espérer manger le cristal pas plus qu’ils ne risquaient d’être dévorés par lui. Donc, il était sans importance.

Au bord du ruisseau, les Autres se livrèrent à leurs habituelles démonstrations menaçantes. Leur chef, un homme-singe auquel il manquait une oreille et qui avait à peu près l’âge et la taille de Guetteur de Lune tout en étant plus faible, fit une rapide incursion sur le territoire de la tribu. Il poussa des hurlements en agitant les bras pour tenter d’effrayer l’adversaire et de démontrer son courage. Le ruisseau ne dépassait pas trente centimètres de profondeur mais, au fur et à mesure qu’il avançait, Une Oreille devenait moins sûr de lui. Il ne tarda pas à s’arrêter puis à rebrousser chemin avec une dignité outrée.

Il n’y eut plus d’autre changement dans la routine quotidienne. La tribu trouva juste assez de nourriture pour survivre jusqu’au lendemain, et personne ne mourut.

Cette nuit-là encore, le cristal les attendait, avec son aura de lumière et de sons. Le programme, pourtant, était cette fois subtilement différent.

Le cristal parut ignorer certains hommes-singes pour se concentrer sur les sujets les plus doués. Guetteur de Lune était l’un d’eux. À nouveau, il sentit les vrilles qui s’enfonçaient jusque dans les zones inconnues de son cerveau. Et il commença à voir des choses.

Ces choses pouvaient se trouver à l’intérieur du cristal aussi bien que dans son propre esprit. De toute façon, pour lui, elles étaient bien réelles. Et l’impulsion automatique qui, d’habitude, lui faisait rejeter tout intrus était en sommeil. Il contemplait une paisible scène de famille qui ne différait que par un détail de celles qu’il avait déjà eues sous les yeux. Le mâle, la femelle et les deux enfants mystérieusement apparus devant lui étaient gras et replets, avec des toisons lisses et brillantes. Cela indiquait des conditions d’existence que Guetteur de Lune n’aurait jamais pu imaginer. Inconsciemment, il évoqua ses côtes saillantes. Celles des créatures qu’il voyait étaient recouvertes de couches de graisse. De temps à autre, les créatures bougeaient paresseusement, étendues sur le seuil de leur caverne, visiblement en paix avec le monde. Le mâle émettait parfois un énorme rot de satisfaction.

C’était là la seule activité de ces créatures et, après cinq minutes, la scène s’évanouit. Le cristal ne fut plus qu’une forme lumineuse dans les ténèbres. Guetteur de Lune se secoua comme au sortir d’un rêve, prenant brusquement conscience de l’endroit où il se trouvait. Alors, il ramena la tribu aux cavernes.

Il ne se souvenait pas vraiment de ce qu’il avait vu, mais cette nuit-là, assis au seuil de son refuge, tandis qu’il guettait les bruits du monde alentour, il ressentit les premières et faibles atteintes d’une émotion nouvelle. C’était une sensation, vague et diffuse, d’envie, de frustration. Il n’avait pas la moindre idée de ce qui pouvait la causer, encore moins de ce qui pouvait la faire disparaître. Mais l’insatisfaction venait de pénétrer dans son esprit : il avait fait un pas de plus vers l’humanité.

Nuit après nuit, le spectacle des quatre hommes-singes replets se répéta jusqu’à devenir la cause d’une exaspération fascinée qui augmentait encore l’insatiable appétit de Guetteur de Lune. Le simple témoignage visuel n’aurait jamais suffi à produire cet effet et il fallait le renforcer au niveau psychologique. Désormais, il y avait dans l’existence de Guetteur de Lune des failles dont il ne garderait pas trace, durant lesquelles les atomes même de son cerveau étaient rassemblés en des schémas nouveaux. S’il survivait, ces schémas deviendraient permanents car ses gènes les transmettraient alors aux générations futures.

Le processus était lent, pénible, mais le monolithe de cristal était patient. Pas plus lui que ses répliques disséminées sur une moitié du globe n’espéraient réussir avec tous les groupes soumis à l’expérience. Une centaine d’échecs ne serait que de peu d’importance puisqu’il suffisait d’une réussite pour changer le destin de la planète.

Lorsque la nouvelle lune revint, la tribu avait eu une naissance et deux morts. L’une des morts était due à la famine et l’autre s’était produite durant le rituel nocturne : un homme-singe s’était soudain effondré tandis qu’il essayait de frapper doucement deux fragments de pierre l’un contre l’autre. Aussitôt, le cristal s’était assombri et la tribu avait été libérée. Mais l’homme-singe ne s’était pas relevé. Au matin, bien sûr, il n’y avait plus rien.

La nuit suivante, il ne s’était rien passé. Le cristal était toujours occupé à analyser la faute qu’il avait commise. Dans le soir qui venait, la tribu passa à côté de lui en l’ignorant complètement. Le lendemain, il était à nouveau prêt.

Les quatre hommes-singes bien gras étaient toujours là et ils faisaient maintenant des choses extraordinaires. Guetteur de Lune fut pris d’un tremblement irrépressible et tenta de détourner les yeux. Mais l’inflexible contrôle mental ne se relâcha pas. Guetteur de Lune fut contraint de suivre la leçon jusqu’au bout, bien que tous ses instincts fussent à présent révoltés.

Ces instincts avaient bien servi ses ancêtres au temps des pluies tièdes et de la végétation abondante, lorsque la nourriture était partout. Maintenant, les temps avaient changé et la sagesse du passé était devenue folie. Les hommes-singes devaient s’adapter ou périr, tout comme les grands animaux qui les avaient précédés et dont les os appartenaient aux collines.

Et ainsi Guetteur de Lune dut regarder sans ciller le monolithe de cristal, le cerveau offert à ses manipulations encore incertaines. Souvent il éprouvait des nausées et constamment de la faim. Parfois, inconsciemment, ses mains se joignaient en un geste qui déterminait toute son existence à venir.

 

Les phacochères s’avançaient sur la piste, soufflant et grognant. Guetteur de Lune fit halte. Les hommes-singes et les phacochères s’étaient toujours ignorés, car il n’existait entre eux aucun conflit d’intérêts. Ils s’évitaient comme la plupart des animaux qui ne luttaient pas pour la même nourriture.

Pourtant, maintenant, Guetteur de Lune regardait les phacochères, hésitant et incertain sous les impulsions contraires qu’il ne pouvait comprendre. Puis, comme en un rêve, il se baissa jusqu’au sol et se mit à chercher. Quoi, il n’aurait su le dire, même s’il avait eu la possibilité de s’exprimer. Il saurait ce qu’il cherchait quand il le verrait. C’était une pierre lourde et pointue d’environ quinze centimètres de long. Elle ne s’adaptait pas parfaitement à la main mais elle ferait l’affaire. Comme il refermait les doigts sur elle et levait le bras, surpris de ce poids soudain, Guetteur de Lune éprouva une agréable sensation de puissance et d’autorité. Il s’avança vers le cochon le plus proche. C’était un animal jeune et folâtre. Il observait Guetteur de Lune du coin de l’œil et il ne le prit au sérieux que lorsqu’il fut trop tard. Comment aurait-il pu soupçonner le moindre danger de la part d’une créature aussi inoffensive ? Il continua de brouter jusqu’au moment où le marteau de pierre de Guetteur de Lune l’abattit, inconscient. Le reste du troupeau continua de paître paisiblement, car le meurtre avait été rapide et silencieux.

Les hommes-singes s’étaient arrêtés pour regarder et bientôt ils se rassemblèrent, émerveillés, autour de Guetteur de Lune et de sa victime. L’un d’eux s’empara de la pierre tachée de sang et se mit à frapper le phacochère abattu. D’autres l’imitèrent alors avec des bâtons et des pierres jusqu’à ce que le corps ne fût plus qu’une masse informe. Puis ils se lassèrent. Certains s’éloignèrent tandis que d’autres demeuraient hésitants, autour du cadavre méconnaissable. L’avenir du monde dépendait de leur décision. Il s’écoula un long moment avant que l’une des femelles se mît à lécher la pierre souillée qu’elle tenait encore. Et il fallut plus longtemps encore avant que Guetteur de Lune, en dépit de tout ce qu’il avait pu voir, comprenne enfin que plus jamais il ne connaîtrait la faim.

 

 

4. Le léopard

 

On leur avait donné le pouvoir d’utiliser des outils rudimentaires avec lesquels, pourtant, ils pouvaient transformer le monde et en devenir les maîtres. Le plus primitif des outils dont disposaient les hommes-singes était la simple pierre qui, tenue en main, multipliait la puissance du coup. Ensuite venait l’os, qui prolongeait le bras et que l’on pouvait utiliser pour se défendre contre les crocs et les griffes des animaux. Avec de telles armes, la nourriture qui habitait les savanes était à la portée des hommes-singes.

Mais ils avaient besoin d’autres alliés, car leurs dents et leurs ongles pouvaient à peine déchirer un lapin. Par chance, la Nature disposait de ces alliés. Il suffisait d’avoir l’idée de les utiliser.

D’abord le couteau, grossier mais efficace, d’un modèle qui servirait pendant les trois millions d’années à venir. C’était tout simplement la mâchoire inférieure de l’antilope, avec toutes ses dents. Il n’existerait rien de mieux avant l’apparition de l’acier. Les cornes de la gazelle fournirent la dague et n’importe quelle mâchoire de petit rongeur constituait un excellent outil de grattage.

La pierre, l’os, les dents, les cornes : telles étaient les inventions merveilleuses qui devaient permettre à l’homme-singe de survivre. Avant peu il reconnaîtrait en elles les symboles de puissance qu’elles étaient réellement, mais de longs mois devaient encore s’écouler avant que les doigts maladroits acquièrent l’habileté ou la volonté nécessaires. Peut-être, avec le temps, les hommes-singes auraient-ils d’eux-mêmes l’idée ingénieuse d’utiliser des armes naturelles comme outils artificiels, mais les pronostics n’étaient pas en leur faveur et, même à présent, il existait encore d’innombrables possibilités d’échec pour les âges à venir.

Ils avaient eu leur première chance. Ils n’en auraient pas d’autre. L’avenir était, à proprement parler, entre leurs mains.

Les lunaisons passèrent. Des bébés étaient nés et certains avaient survécu. Des vieillards trentenaires, affaiblis et édentés, étaient morts. La nuit, le léopard emportait sa proie. Le jour, les Autres se livraient à leurs manifestations menaçantes au bord du ruisseau – et la tribu prospérait. En une seule année, Guetteur de Lune et ses compagnons étaient devenus méconnaissables. Ils avaient bien appris leurs leçons et ils pouvaient maintenant se servir de tous les outils qui leur avaient été révélés. Le souvenir même de la faim quittait leur esprit. Si les phacochères commençaient à se montrer méfiants, il restait des gazelles, des antilopes et des zèbres par milliers dans la plaine. Tous ces animaux et bien d’autres étaient devenus autant de proies pour les nouveaux chasseurs.

Ils n’étaient plus à demi paralysés par la faim et ils avaient le temps de penser au plaisir et de se livrer à des ébauches de réflexion. Ils acceptaient normalement leur nouveau mode de vie et ne l’associaient en aucune façon avec le monolithe qui se dressait toujours au bord de la piste, près du ruisseau. À supposer qu’ils eussent réfléchi à ce problème, ils auraient prétendu avoir amélioré leur existence grâce à leurs propres efforts. En vérité, ils avaient déjà totalement oublié qu’il pût exister un autre mode de vie.

Mais il n’est pas de parfaite utopie et celle-ci avait deux failles. La première était le léopard dont la passion pour les hommes-singes semblait avoir encore grandi depuis qu’ils étaient bien nourris. La seconde était la tribu qui vivait de l’autre côté du ruisseau. En effet, les Autres avaient réussi à survivre, refusant obstinément de mourir de faim.

Le problème du léopard fut résolu à la fois par la chance et par une grave et presque fatale erreur de Guetteur de Lune. Pourtant, son idée initiale lui avait paru si brillante qu’il en avait dansé de joie. On pouvait difficilement le blâmer de ne pas en avoir entrevu les conséquences.

La tribu connaissait encore parfois des jours difficiles, bien qu’elle ne fût plus jamais menacée dans son existence.

À l’approche du crépuscule, Guetteur de Lune et ses compagnons regagnaient les cavernes, las et mécontents, sans avoir réussi à tuer une proie. Et là, presque au seuil de leurs refuges, ils découvrirent un des rares cadeaux de la nature. Une antilope adulte était étendue sur la piste. Elle avait une patte avant cassée, mais il lui restait encore assez de combativité pour que les chacals qui rôdaient alentour se tiennent à l’écart de ses cornes acérées. Ils pouvaient attendre. Ils savaient que leur tour viendrait. Mais ils n’avaient pas tenu compte de la compétition et lorsque surgirent les hommes-singes, ils durent battre en retraite avec des grondements de rage. À leur tour, les hommes-singes entourèrent l’antilope, à distance respectueuse des redoutables cornes. Puis ils passèrent à l’attaque avec leurs pierres et leurs os.

Cette attaque n’était ni coordonnée ni efficace. Lorsqu’ils furent enfin venus à bout de la bête blessée, le jour avait presque disparu et les chacals retrouvaient tout leur courage. Guetteur de Lune, partagé entre la peur et la faim, comprit lentement que tous leurs efforts pouvaient s’avérer vains. Demeurer ici plus longtemps serait par trop dangereux. C’est alors qu’il se montra génial. Ce n’était certes pas la première ni la dernière fois. Dans un intense effort d’imagination, il vit l’antilope morte dans la sécurité de sa caverne. Et il se mit à la tirer vers la falaise. Les autres comprirent alors son intention et vinrent à son aide.

S’il avait prévu la difficulté de la tâche, il ne l’eût pas entreprise. Seules sa force et l’agilité héritée de ses ancêtres arboricoles lui permirent de hisser l’antilope sur la pente. Plusieurs fois, pleurant de rage, il fut sur le point d’abandonner sa proie, mais sa volonté était aussi profondément enracinée que sa faim et il continua.

Parfois, quand ils ne traînaient pas derrière lui, les autres l’aidaient, mais le plus souvent ils se mettaient sur son chemin. Finalement, le corps mutilé de l’antilope fut hissé jusqu’au seuil de la caverne alors que les ultimes reflets du jour s’effaçaient du ciel. Le festin put commencer.

Des heures après, repu, Guetteur de Lune s’éveilla. Sans savoir pourquoi, il s’assit dans l’obscurité au milieu des corps épars de ses compagnons gavés et tendit l’oreille.

Le monde entier semblait endormi. Il n’y avait d’autre bruit que la lourde respiration des autres. Les rochers, au-dehors, étaient comme des os pâles sous la lune brillante. Toute idée de danger semblait improbable. Et puis, de très loin, vint le bruit d’un caillou qui tombait. Effrayé mais intrigué, Guetteur de Lune rampa jusqu’au seuil et regarda vers le bas de la falaise. Ce qu’il vit le paralysa de terreur, à tel point que, durant plusieurs secondes, il fut incapable d’esquisser le moindre geste. À moins de dix mètres en contrebas, deux yeux d’or étaient fixés sur lui. Hypnotisé, Guetteur de Lune avait à peine conscience du grand corps souple et ocellé qui s’insinuait lentement, silencieusement, de rocher en rocher. Jamais le léopard ne s’était aventuré aussi haut dans la falaise. Il avait ignoré les plus basses des cavernes bien qu’il sentît leurs habitants. Il en voulait à une autre proie : il suivait la trace du sang sur le sol baigné de lune.

Quelques secondes après, des cris d’alarme s’élevèrent des premières cavernes. Le léopard, se rendant compte qu’il avait perdu l’avantage de la surprise, eut un feulement de colère. Mais il ne ralentit pas sa progression, car il savait qu’il n’avait rien à craindre.

Il atteignit le surplomb rocheux et s’arrêta un instant dans cet étroit espace. L’odeur du sang était partout, ici, et son esprit féroce et minuscule fut submergé par l’avidité. Sans hésiter, il s’avança silencieusement à l’intérieur de la caverne.

Et il commit sa première erreur. Les hommes-singes le virent se découper nettement sur le clair de lune, plus nettement qu’il ne pouvait les voir malgré ses yeux magnifiquement adaptés à la vision nocturne. Et si les hommes-singes étaient terrifiés, ils n’étaient pas complètement réduits à l’impuissance.

Grondant et agitant la queue avec une confiance arrogante, le léopard s’avança vers la tendre nourriture qu’il convoitait. Pour lui, il n’y aurait eu aucun problème s’il avait trouvé sa proie en terrain découvert mais, à présent que les hommes-singes étaient pris au piège, le désespoir leur donnait le courage de tenter l’impossible. Et pour la première fois, ils en avaient les moyens.

Le léopard comprit qu’il se passait quelque chose d’anormal lorsqu’il reçut un coup formidable sur le crâne. Il lança une patte en avant et entendit un cri aigu de souffrance lorsque ses griffes labourèrent une chair tendre. Puis il ressentit une douleur brûlante quand un objet pointu lui pénétra le flanc, une fois, deux fois, trois fois. Il pivota sur lui-même pour frapper ces ombres qui hurlaient et dansaient de toutes parts. Une fois encore, quelque chose le frappa violemment sur le museau. Ses dents happèrent une forme blanche, mouvante, et se refermèrent sur un os. C’est alors – ultime et incroyable affront – qu’on lui tira violemment la queue. Il se retourna, projetant l’audacieux agresseur contre la paroi, mais il ne put éviter la grêle de coups que lui infligeaient des mains maladroites et puissantes qui brandissaient autant d’armes grossières. Les rugissements du léopard exprimèrent toutes les émotions, de la douleur à la peur, de la peur à la terreur panique. Le chasseur implacable était devenu la proie et tentait désespérément de battre en retraite.

Et il commit sa seconde erreur. Surpris, terrifié, il avait oublié où il se trouvait, à moins que les coups qui pleuvaient sur sa tête ne l’eussent aveuglé, abasourdi. En tout cas, il jaillit à toute allure de la caverne. Il y eut un hurlement atroce lorsqu’il plongea dans le vide. Des siècles plus tard, semble-t-il, il y eut un bruit mat quand son corps s’écrasa sur une saillie à mi-pente. Et le ruissellement des cailloux s’éteignit bientôt dans la nuit.

Durant un long moment, intoxiqué par la victoire, Guetteur de Lune dansa et gronda à l’entrée de la caverne. Il sentait nettement que tout l’univers venait de changer, qu’il n’était plus une victime sans défense devant les forces qui l’environnaient. Puis il regagna l’intérieur et, pour la première fois de son existence, il dormit d’une traite.

 

Au matin, ils trouvèrent le corps du léopard. Il fallut un certain temps avant que quiconque osât s’approcher du monstre abattu mais, bientôt, chacun s’y attaqua avec les couteaux et les scies d’os. Ce fut un dur travail et, ce jour-là, ils ne chassèrent pas.

 

 

5. Rencontre à l’aube

 

Tandis qu’il emmenait sa tribu vers le ruisseau, dans la pâle lueur de l’aube, Guetteur de Lune s’arrêta, hésitant, en un endroit précis. Il sentait qu’il manquait quelque chose. Quoi, il ne pouvait s’en souvenir et ne fit aucun effort mental pour essayer de résoudre ce problème car, ce matin-là, il avait en tête des choses bien plus importantes.

Tout comme le tonnerre, les éclairs, les nuages et les éclipses, le grand bloc de cristal avait disparu, mystérieusement. Il s’était évanoui dans le néant du passé et, dès lors, plus jamais il ne resurgit dans les pensées de Guetteur de Lune. Et jamais celui-ci ne saurait ce qu’il avait fait en lui. En se rassemblant autour de lui dans la brume du matin, aucun de ses compagnons ne se demanda pourquoi il s’était ainsi arrêté en chemin.

 

De l’autre côté du cours d’eau, bien à l’abri dans leur territoire inviolé, les Autres aperçurent Guetteur de Lune et la douzaine de mâles de sa tribu comme une mouvante frise sur le fond clair du ciel. Aussitôt, ils lancèrent leurs cris de défi, comme chaque jour. Mais cette fois il n’y eut aucune réponse.

D’une allure régulière, décidée, en silence, Guetteur de Lune et les siens descendaient du petit monticule qui surmontait le ruisseau et, tandis qu’ils s’approchaient, les Autres se turent soudain. Leur habituelle fureur s’effaça pour être remplacée par une crainte grandissante. Ils avaient vaguement conscience que quelque chose s’était produit et que la rencontre, aujourd’hui, ne ressemblait pas à celles qui l’avaient précédée. Ils ne s’inquiétaient pas des os et des cornes que tenaient Guetteur de Lune et les siens, car ils ignoraient tout de leur usage. Tout ce qu’ils savaient c’était que l’attitude de leurs rivaux était maintenant empreinte de détermination, de menace.

Le groupe s’arrêta au bord de l’eau et, pendant un instant, le courage des Autres leur revint. Sous la conduite d’Une Oreille ils reprirent tant bien que mal leur chant de bataille. Celui-ci ne dura que quelques secondes jusqu’à ce qu’une vision de terreur les clouât sur place.

Guetteur de Lune leva les bras, révélant ce qu’il tenait et qu’avaient dissimulé jusqu’à présent les corps velus de ses compagnons. C’était une branche et sur cette branche était empalée la tête du léopard. La gueule était maintenue ouverte par un bâton et les crocs immenses brillaient d’un éclat terrible dans les premiers rayons du soleil.

La plupart des Autres demeurèrent immobiles, figés de terreur, mais certains entamèrent une lente et hésitante retraite. C’était suffisant pour Guetteur de Lune. Brandissant le trophée au-dessus de sa tête, il se mit à traverser le ruisseau. Après un instant d’hésitation, ses compagnons sautèrent dans l’eau à sa suite.

Lorsqu’il atteignit la berge, il vit que Une Oreille n’avait toujours pas bougé. Il était sans doute trop courageux ou trop stupide pour fuir. À moins qu’il ne parvînt pas à croire vraiment à un tel outrage. Lâche ou héros, cela ne fit aucune différence quand la tête au rugissement figé s’abattit sur la sienne.

Hurlant d’effroi, les Autres se dispersèrent dans les buissons. Ils reviendraient pourtant, et ils oublieraient leur chef disparu.

Pendant quelques secondes encore, Guetteur de Lune demeura immobile au-dessus de sa victime, essayant d’admettre l’idée merveilleuse et étrange que le léopard mort pouvait tuer encore. À présent qu’il était maître du monde, il n’était pas sûr de ce qu’il devait faire ensuite.

Mais il lui viendrait bien une idée.

 

 

6. L’ascension de l’homme

 

Un nouvel animal était né et croissait lentement depuis le cœur de l’Afrique. Son espèce était encore si peu nombreuse qu’un recensement hâtif l’eût oubliée, entre les milliards de créatures qui s’ébattaient sur terre et dans les eaux. Et il n’était nullement évident qu’elle dût prospérer ou même survivre. Des espèces beaucoup plus puissantes avaient déjà disparu de ce monde et le sort de celle-ci était encore en équilibre instable.

Depuis des centaines de milliers d’années que les grands cristaux étaient descendus sur l’Afrique, les hommes-singes n’avaient rien inventé. Mais ils avaient commencé à se transformer et à développer certains talents dont les autres animaux étaient dépourvus. Leurs bâtons d’os avaient accru leur portée et multiplié leur force. Ils n’étaient plus impuissants face aux fauves qu’ils devaient combattre. Ils pouvaient tuer les plus petits des carnivores et au moins décourager les plus gros lorsqu’ils ne les obligeaient pas à fuir. Leurs dents massives devenaient plus petites depuis qu’elles n’étaient plus essentielles. Les pierres acérées qui pouvaient déterrer les racines, trancher la chair ou les fibres avaient commencé de les remplacer, avec des conséquences encore inappréciables. Jamais plus les hommes ne seraient condamnés à la famine par suite de l’usure ou de la défaillance de leurs dents. Les plus grossiers des outils leur donnaient quelques années de plus à vivre. Et tandis que leurs crocs diminuaient, la forme de leur visage s’altérait. Le groin s’effaçait et la mâchoire massive s’affinait. La bouche devenait capable de produire des sons plus subtils. Le langage était encore à un million d’années de là, mais il s’ébauchait.

C’est alors que le monde se mit à changer. Les âges de glace vinrent, comme deux grandes vagues dont les crêtes étaient séparées par cent mille années. Loin des tropiques, les glaciers balayèrent ceux qui avaient prématurément abandonné les demeures ancestrales. Partout sur la Terre ils effaçaient les créatures qui n’avaient pu s’adapter.

Avec les glaciations disparut la plus grande partie des premiers habitants du monde, y compris les hommes-singes. Mais, à la différence de tant d’autres créatures, ils avaient laissé une descendance. Ils ne s’étaient pas éteints mais transformés. Ils avaient été refaçonnés par les outils qu’ils avaient créés. En se servant de bâtons et de silex, leurs mains avaient acquis une dextérité que ne possédait aucun autre animal, une dextérité qui leur permettait d’améliorer sans cesse leurs outils et, par-là, de développer leurs membres et leur esprit. C’était un processus cumulatif qui allait s’accélérant avec, à son terme, l’Homme.

Ces premiers hommes véritables possédaient des outils et des armes à peine meilleurs que ceux de leurs ancêtres, un million d’années auparavant, mais ils s’en servaient beaucoup plus adroitement. Et, quelque part dans la pénombre des siècles écoulés, ils avaient inventé l’instrument essentiel, que l’on ne pouvait ni voir ni toucher : la parole. Ainsi, ils avaient remporté leur première grande victoire sur le Temps. Désormais, la connaissance d’une génération pourrait être transmise à la suivante et chaque âge profiterait de tous ceux qui l’avaient précédé. Contrairement aux animaux, qui ne connaissaient que le présent, l’Homme avait conquis le passé et il commençait à ramper vers l’avenir.

Il apprenait également à dompter les forces naturelles. En domestiquant le feu, il avait posé les bases de la technologie et laissé loin derrière lui ses origines animales. La pierre amena le bronze, puis le fer. La chasse fut supplantée par l’agriculture. La tribu habita le village qui devint ville. Le langage se fit éternel grâce à certains signes dans la pierre, l’argile, le papyrus. L’homme inventa la philosophie, la religion. Et il peupla le ciel de dieux, pas tout à fait au hasard.

Tandis que son corps devenait plus fragile, ses armes se faisaient plus effrayantes. Avec la pierre, le bronze et le fer, il possédait le pouvoir de percer et de trancher. Très vite, il apprit à abattre ses victimes à distance. La lance, l’arc, le fusil et finalement le missile téléguidé lui assurèrent des moyens de défense d’une portée illimitée et d’une puissance quasi infinie.

Sans ces armes, bien que parfois il les eût utilisées contre lui-même, l’Homme n’aurait pu conquérir sa planète. En elles, il avait mis son corps et son âme et, durant des siècles, elles l’avaient bien servi.

Mais à présent, tant qu’elles existeraient, son temps serait compté.